LEBERECHT LORTET










Portrait de Leberecht Lortet en 1887 (il a alors 59 ans)
par Max Leenhardt, un ami peintre (52 cm x 42 cm)

(signature authentifiée par Isabelle Laborie, auteur d'une thèse sur
"L'importance des réseaux dans la carrière d'un artiste entre
1870 et 1940 : Max Leenhardt, ses relations et ses amis") 


Né le 30 avril 1828 à Heidelberg, quartier Neuenheim (Allemagne).
Fils aîné du Dr Pierre Lortet et de Jeannette Müller, dite Nettchen,
qui ont eu deux autres enfants : Clémentine, en 1830,
et Louis, en 1836. L'année suivante, Jeannette meurt.
Le Dr Lortet élève alors seul ses trois enfants de 9 ans, 7 ans et 1 an.
Leberecht ne s'est pas marié et n'a pas eu d'enfant.
Il meurt à Oullins, le 6 novembre 1901.

Leberecht manifeste très tôt des talents artistiques hérités de son père, ainsi qu'un tempérament romantique et solitaire, comme le décrit très bien un dessin de son ami d'enfance Alfred Westphal (élève avec lui de l'institution Hoffet, à la Croix-Rousse).


" Le blond Leberecht, dégoûté du monde, s'est fait pâtre".
Dessin, plein d'humour et d'ironie, d'Alfred Westphal. 


Petit dessin de jeunesse de Leberecht (5 cm x 8 cm) ;
extrême minutie, solidité de la construction (héritée de son père)
jeu des ombres et de la lumière (même héritage),
finesse des coloris : tout son art est déjà là...


"Leberecht fut un remarquable paysagiste, "le peintre des Alpes, des sommets neigeux, des prairies vertes entourées de sapins noirs, des lacs dans l'ombre". L'influence de ses ancêtres naturalistes et de son éducation scientifique se fait sentir dans le réalisme de ses œuvres. Mais en représentant la nature dans son exacte et minutieuse vérité, il sut, en disciple de Rousseau, en pénétrer le sentiment intime". (Antoine Magnin, les Lortet botanistes lyonnais).
En revanche, pour ses détracteurs, portés vers de nouvelles formes d'expression à l'aube de l'impressionnisme : "Si jamais la photographie couleur se trouve, on ne saura vraiment plus que faire des peintures de monsieur Lortet" ! 


"Coup de vent"


Nombre de ses paysages sont balayés par la tempête ; à rapprocher de cette note relevée dans une lettre du 4 mai 1886 à son ami peintre Ravier : "Je travaille vigoureusement à mes orages dans les Alpes..".






Leberecht a été l'élève d'Alexandre Calame (1810-1864), fameux "peintre de montagnes" genevois. À ce titre, ses œuvres sont toujours recherchées. Cinquante-huit ventes ont été relevées depuis 2001 par le site artprice ; une petite toile de 35 cm par 50 cm se vend 2500 euros mais un grand format peut atteindre des sommes dix fois supérieures, comme ce "Cervin", ou ce paysage alpin de 87 cm par 1,30 m (vendu 22 000 € lors d'une vente aux enchères à la galerie du Rhône de Martigny, en décembre 2008, et pour lequel l'historien d'art de Lausanne Christophe Flubacher nous a demandé l'autorisation de reproduire des extraits de la présente biographie dans le catalogue de vente ; le tableau suivant "Torrent dans les Alpes", 56 cm x 90 cm, a également été mis aux enchères à la galerie du Rhône, en juin 2010, avec une évaluation de départ de 5 400 à 6 800 euros).







Le tableau ci-dessous (50cm x 32cm), représentant un paysage méditerranéen inhabituel dans l'œuvre de Leberecht (mais on sait qu'il s'est notamment rendu à Cannes, La Ciotat et Marseille), nous a été envoyée par Christian Blanc, visiteur du blog.



Leberecht Lortet était un artiste très prolifique et peu soucieux de gloire, plantant son chevalet dans les Alpes, surtout en Suisse, partout où les paysages l'inspiraient. Il était notamment très souvent autour de Zermatt. Ainsi était-il en train de peindre au pied du Cervin le jour de l'ascension victorieuse de Whymper et de l'accident tragique qui s'ensuivit.  


En Suisse, à Fionnay, dans le val de Bagnes (Valais)


Sa peinture est d'une extrême finesse, avec une palette chromatique subtile et un art de la composition qui le distinguent parmi ses pairs de l'école des paysagistes de montagne du XIXe siècle. Comme on peut le constater ici, ses dessins à la mine de plomb et ses aquarelles révèlent tout autant sa virtuosité que la précision de son oeil.




Ses œuvres sont dispersées dans divers musées suisses et chez des collectionneurs européens - notamment anglais et suisses chez qui ses paysages de montagnes eurent un grand succès - et américains.

On trouvera en cliquant ici et , deux diaporamas rassemblant  
• des photos de tableaux et dessins conservés dans la famille
• des photos envoyées par des correspondants qui nous ont contacté   
• des photos trouvées sur Internet

Par ailleurs, il participa à certaines missions scientifiques de son frère Louis. C'est ainsi qu'on le retrouve en Grèce en 1873. Enfin, étant bilingue, il fit des traductions de textes philosophiques allemands, ainsi que d'un "ouvrage de haute moralité, populaire en Allemagne, qu'on devrait mettre entre les mains de tous les enfants" (Aimé Vingtrinier) : "Fédor et Louise, ou devoirs de l'homme envers les animaux" - un hommage à son père fondateur de la société protectrice des animaux de Lyon ?

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Leberecht habitait à Oullins, avec sa sœur Clémentine, la maison à l'écart et en contrebas de la grande maison familiale (voir article Dr Pierre L.). C'était "la petite Cadière", qui existe toujours. Elle avait été achetée le 18 mai 1847, avec "vigne, luzernière et hortolage" au bénéfice des 3 enfants, alors mineurs.



Leberecht et Clémentine (avec Inès, la fille aînée de Louis ?) devant la petite Cadière

Le domaine, d'une taille considérable (entouré d'un tireté rouge sur la photo ci-dessous, où il faut imaginer qu'il n'existait aucune maison, hors la petite Cadière, cernée en rouge), descendait jusqu'à la rivière Yzeron, qui n'était pas le triste canal actuel, mais un ruisseau courant sous les ombrages d'une forêt dense. 



Leberecht vivait là en gentleman farmer, à l'écart de la grande maison familiale, entretenant vigne et prairies, avec quelques vaches et des ruches. Il avait là sans doute un atelier, mais son véritable lieu de travail se trouvait à Lyon, au bord de la Saône, quai Fulchiron, dans cette maison :


Leberechtl assurait par ailleurs la présidence de la Société de secours mutuel d'Oullins et fut élu plusieurs fois conseiller municipal entre 1865 et 1880, en même temps que son ami Gustave Arlès-Dufour. Il fut même premier adjoint entre 1874 et 1876. Et on note qu'il exerce ses deux derniers mandats avec un autre ami de la famille - Maurice Chabrières-Arlès (beau-frère de Gustave Arlès-Dufour).

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Leberecht s'éteignit subitement le 6 novembre 1901. 
Son frère Louis relate sobrement cette mort dans son journal :

" Mon cher frère vient de mourir à onze heures du soir.
Il avait passé une très bonne journée. Le soir, à 8 heures, je suis allé lui mettre des ventouses sèches. 
Il m'a parlé très gaiement de son tableau du lac du Bourget et d'un grand arbre qu'il voulait y mettre. Il paraissait parfaitement bien.
Je venais à peine de m'endormir. On est venu me chercher. Il venait de mourir foudroyé par une syncope. Il sentait un engourdissement aux bras, il s'est levé, puis s'set assis et est tombé raide mort en disant : " Oh mon Dieu, que ce soit au moins vite fini !".
Voilà donc la fin. Je reste seul avec mon désespoir ! Ô mon Dieu, aie pitié de moi, je t'en supplie ! "


Louis Louis Lortet, fit don au musée des Beaux-Arts de Lyon d'une des peintures de Leberecht intitulée "la Grande Meije". Dans le même temps, "Le Tout Lyon, hebdomadaire des artistes et des gens du monde" publia un long éloge funèbre de Leberecht dans le style de l'époque (numéro du 24 novembre 1901).

Le voici in extenso, avec la photo qui l'accompagnait :

"Ce fut par une après-midi d'automne, dans le décor mélancolique des grands arbres chauves et des pelouses séchées, que les parents et les amis du peintre Leberecht Lortet se réunirent auprès de son cercueil exposé au milieu du jardin ; aux austérités du rite protestant l'élégie des feuilles mortes et des branches sèches mêlait une angoisse étrange et lorsque les porteurs entraînèrent le corps, un rai de soleil glissé par le ciel lugubre fit resplendir à l'horizon les neiges nouvelles des Alpes trop lointaines : ainsi la Nature voulut prendre part au dernier cortège d'un de ses plus fidèles amants.

Leberecht Lortet subit au lycée l'influence forte et salutaire de ce grand éducateur que fut l'abbé Noirot. De bonne heure la nature l'attira, le saisit, tourna vers la peinture ses forces d'enthousiasme et de travail. Il eut la fortune de trouver en son père, le Dr Pierre Lortet, un artiste doublé d'un savant qui se fit un agréable devoir de consacrer les heures de repos que lui laissaient ses études à conduire ses fils dans les vastes campagnes, par monts et par vaux, à leur faire apprendre et méditer les grandes leçons de la terre.

Tandis que son frère - l'éminent doyen de notre faculté de médecine qui voudra nous permettre de lui offrir ici nos plus sincères condoléances - se préparait à hériter, pour l'enrichir encore, du patrimoine scientifique de son père, Leberecht, sans approfondir ni définir les mystères, se laissait aller à la grande admiration des horizons et des sommets, tentait de reproduire sur la toile les beautés qui l'enivraient, s'efforçait, en un mot, d'être le peintre de cette "poésie sourde mais puissante et qui, par cela même qu'elle dirige la pensée vers les grands mystères de la création, captive l'âme et l'élève" (Rodolphe Töpffer).

Il s'en fut étudier les techniques de la composition et de la couleur auprès du peintre Calame, qui fut à Genève, le digne successeur de Töpffer, le père du poète érudit des Voyages en zig-zag, de la Rive et surtout de Meuron qui, vers 1823, osa le premier tenter de traduire "la saisissante âpreté d'une sommité alpine au moment, où baignée de rosée et se dégageant à peine des crues fraîcheurs de la nuit, elle reçoit les premiers rayons de l'aurore" (Rodolphe Töpffer).

Avec ce maître, puis avec Diday qui apportait un enseignement plus coloré, Leberecht Lortet voyagea par les beautés diverses de la Suisse, de l'Italie, du Midi de la France, et quand la mort frappa son père, il se retira dans la propriété familiale de la Cadière, à Oullins, et entouré des soins maternels d'une sœur dévouée, tenta l'évocation, au milieu de cette campagne paisible, des images puissantes qu'il avait conservées dans les yeux. Très simplement, en artiste dédaigneux des réclames et des futilités extérieures, il y passa sa vie, trouvant une joie chaque jour renouvelée à voir de sa fenêtre et de son jardin les jeux éternellement nouveaux de la lumière, à noter sur la toile cette nature qu'il adorait passionnément, qu'il allait revoir chaque année et qu'il rapportait pour ainsi dire avec lui, moins dans un lot d'études précises et documentées que dans son cœur.

L'amitié précieuse de Michelet et de Quinet venait mêler parfois à la poésie grave de Lortet, les leçons fortes des études historiques, de leurs conclusions, et comparer les plus grands efforts des hommes à l'impassibilité auguste de la nature. "La Montagne" de Michelet, reflète une partie de ce culte échangé. Le poète que fut cet historien avait estimé le poète que fut ce peintre lorsqu'il le titrait "Le grand peintre lyonnais".

Au demeurant Leberecht Lortet avait trouvé à Lyon de fervents admirateurs. Il fut longtemps, avec Ponthus-Cinier, le favori des collectionneurs, le peintre dont il était indispensable de posséder une œuvre dans ses galeries, dans sa collection d'art. Il exposait régulièrement à Paris, en Allemagne, en Suisse, en restant fidèle, scrupuleusement, à sa ville. Mais jamais il ne tenta d'abuser de la gloire et de la vogue qui l'entouraient. Il est même permis de dire qu'il n'en usa pas assez et que sa trop grande modestie laissa trop de prétentions intrigantes se glisser à un rang qu'il aurait dû occuper seul. C'est un des traits spéciaux de son noble caractère d'artiste. Il fut si discret, si probe, si en dehors de toute cabale et de toute réclame, que son nom commandait assez de respect pour qu'on n'osât s'y abriter ; après un travail de plus de cinquante années, après avoir conquis une superbe renommée, il est mort sans avoir reçu le moindre ruban, la plus banale décoration. C'est un exemple qui devient rare aujourd'hui.

Aussi sa mort fut une vraie perte pour la peinture lyonnaise, qui vit disparaître avec lui plus qu'un maître : un ami. Les artistes s'inclinèrent avec respect devant la tombe de l'un d'eux qui ne leur avait fait que du bien, qui avait vécu loin des soupçons, loin des critiques. Il est impossible, en effet, de considérer avec insolence l'œuvre de Lortet qui, mieux que nul autre, justifie cette définition merveilleuse de Töpffer [dont la famille Lortet possédait tous les albums - ndr], l'écrivain d'art au goût le mieux inspiré et le plus studieux : "Le paysagiste est au fond un chercheur de choses à exprimer bien plus qu'il n'est un chercheur de choses à copier". En dépit d'une certaine sécheresse que fait excuser l'atmosphère transparente de l'altitude, Leberecht Lortet sut comprendre et chanter le grand poème du paysage. Il fut un peintre sincère et sensible, consciencieux et précis, un peu trop précis si l'on veut, comme cet amant prolixe qui s'attarde à conter les perfections de son idole et se fait scrupule de mentionner le moindre reflet de sa chevelure.

Les Lyonnais n'ont qu'à regarder autour d'eux pour trouver l'œuvre de leur compatriote à la place d'honneur dans les galeries de leur ville ; mais il est à souhaiter, afin qu'ils puissent rendre à l'artiste disparu l'hommage qu'ils lui doivent, que les études et les toiles, fermées par la mort dans l'atelier de Lortet, soient produites dans une exposition spéciale. C'est la plus belle couronne à mettre sur la tombe de cet artiste."

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Leberecht reçut également, de la part de la grande alpiniste et écrivain Mary Paillon, cet émouvant éloge personnel publié dans la Revue Alpine - section lyonnaise (dont le rédacteur en chef était son frère, Maurice Paillon) du 1er décembre 1901 (avec un insert manuscrit à l'adresse de Louis, dont elle était proche en tant qu'alpiniste, et aussi parce que les Paillon avaient une propriété familiale à Oullins) :

Le 6 novembre 1901, Leberecht Lortet mourait, à 73 ans, dans sa villa de La Cadière, à Oullins, près de Lyon. Il avait consacré sa vie à la peinture de montagne, sa mort ne saurait donc rester sans écho dans le monde alpestre. La revue Alpine, à laquelle il collabora avec tant d'éclat, n'a pas oublié qu'elle lui devait deux des meilleures illustrations qu'elle ait publiées : celle du Wetterhorn, dans le numéro de mai 1896, d'après un tableau exposé au Salon de Lyon, et une vue de la chaîne du Mont-Blanc, prise du col des Montets, d'après une étude du défunt.

Les œuvres de l'artiste sont connues de tous en France comme à l'étranger où elles sont très appréciées. Ce fut à Zermatt que, l'un des premiers, il commença à peindre sur les lieux mêmes. On sait que ce Centre était, à l'époque, presque exclusivement fréquenté par les Anglais et ce fait explique, pour Lortet comme pour Gustave Doré, la faveur extraordinaire avec laquelle ses œuvres furent accueillies en Angleterre.

Élève de Calame, il représentait cet art délicat et gracieux qui fut accessible aux foules parce qu'il correspondait à l'idéal que les foules se faisaient de la montagne ; aussi s'arrachèrent-elles les moindres toiles du maître. D'autres sont venues après lui, plus jeunes, plus ambitieux, plus agressifs dans leur corps à corps avec la haute montagne ; mais pour que ces derniers vinssent, les premiers avaient été nécessaires ; dans une chaîne solide, chaque anneau a sa place, l'un soutient l'autre.
Il n'a été donné qu'à un petit nombre de ses amis de feuilleter ses cartables ; ils savent, ces privilégiés, ce que sont ces savoureuses études où la sincérité de l'impression est respectée par le faire savant du maître, sans que la tentation de céder au goût du public s'interpose entre l'artiste et l'œuvre. Ce qu'était l'artiste, tout le monde le sait, la postérité en jugera définitivement ; ce qu'était l'homme, on est heureux de le rappeler ; du reste, sa conception d'une vie honnête et calme, la sérénité de sa belle âme sont écrites par son pinceau dans les moindres productions de son talent. Ceux qui ont suivi son cercueil — qui lentement s'en allait entre les arbres teintés d'or de la demeure familiale — ont loué ce bon entre les meilleurs, mais une note tintait plus claire et plus haute dans l'harmonie des voix ; c'était un modeste, disait chaque parole. Par ce temps de cabotinage, d'exagération maladive de vanité d'artiste, l'éloge n'était soudainement pas banal.

Caché sous de symboliques fleurs, un tapis de violettes, ce modeste dort à présent dans le cimetière d'Oullins, auprès d'une sœur qui fut maternelle et à laquelle il a si peu survécu. Il me souvient l'avoir rencontré là, près du bloc de marbre brut qu'ombrage un tamaris, portant à la chère morte une branche de cerisier en fleurs... Quand les cerisiers refleuriront une main pieuse en portera maintenant deux branches.
Mary Paillon




Leberecht, à La Cadière, sur la fin de sa vie


On trouvera sur Wikipedia une page consacrée à Leberecht Lortet.


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