LES AMANTS D'IRIGNY


Avant d'en venir à la descendance de Clémence, faisons un tour dans la famille de son mari Pierre Lortet...

Ce dernier avait une soeur prénommée Thérèse qui vivait avec ses parents Pierre Lortet, dit Meunier, et Claudine, née Girardin, dans l'hôtel que ces derniers tenaient à Lyon, ancienne rue de la Sirène (quartier de l'actuelle rue Edouard Herriot).
Un jour de l'année 1770 descend à l'hôtel un italien du nom de Gian Faldoni, venu à Lyon pour s'installer en tant que maître d'armes. Thérèse, qui n'a alors que 19 ans, en tombe follement amoureuse.
Il faut dire que ce gaillard de 32 ans et six pieds de haut a de la prestance. De plus il est auréolé d'une énorme réputation d'escrimeur invincible, pour avoir vaincu devant Louis XV et sa Cour, la plus fine lame du royaume, le chevalier de Saint-Georges.



Malgré cette renommée, le père de Thérèse s'oppose rigoureusement à cette idylle. Et pour compliquer les choses, Faldoni est victime d'un accident vasculaire cérébral qui le condamne à court terme, d'après ses médecins.
Ne pouvant se résoudre à ce que la mort les sépare, ils envisagent de se suicider, après une épreuve que Gian fait subir à Thérèse pour s'assurer de son amour par-delà la mort :
"Dans un moment d'abandon et de détresse, il lui fait répéter plusieurs fois que sans lui la vie lui serait odieuse. Alors, tirant de sa poche un flacon, il s'écrie "c'est du poison !". Thérèse, éperdue lui arrache le reste du breuvage et le boit avec avidité. Alors il lui avoue qu'il n'a voulu qu'éprouver son amour et son courage" (Journal encyclopédique).

Ils s'arrangent pour se rendre ensemble à Irigny, où la famille a une maison de campagne. Ils s'enferment dans la chapelle de la propriété et mettent fin à leurs jours avec un dispositif reliant deux pistolets à l'aide d'un ruban sur lequel ils tirent ensemble.

Les Amants d'Irigny
(dessin de Jubany, bibliothèque de la Part-Dieu)

On retrouva "Thérèse les yeux bandés dans un mouchoir, ledit Faldoni la tête couverte du coin de sa redingote".
Le drame fit grand bruit dans le royaume et marqua aussi l'esprit de deux personnages de l'époque : Rousseau et Voltaire.
Jean-Jacques Rousseau avait l'habitude de descendre à l'auberge tenue par la famille Lortet (premier séjour attesté m-avril 1730 en compagnie de Louis-Nicolas Lemaître, son maître de musique)). Il s'y trouvait précisément à l'heure du drame. Il connaissait bien Thérèse. Trouvant sans doute là un écho troublant aux héros de son roman "Julie ou la Nouvelle Héloïse", il rédigea cette épitaphe :

"Ci-gisent deux amants, l'un pour l'autre ils vécurent
L'un pour l'autre ils sont morts et les lois en murmurent
La simple piété n'y trouve qu'un forfait
Le sentiment admire et la raison se tait".

Au même moment, Voltaire était à Ferney. Il ajoutera plus tard un article à son "Précis de quelques suicides singuliers" :

"Voici le plus fort de tous les suicides. Il vient de s'exécuter à Lyon, au mois de juin 1770.
Un jeune homme très connu, beau, bien fait, aimable, plein de talents, est amoureux d'une jeune fille que les parents ne veulent point lui donner.
Jusqu'ici ce n'est que la première scène d'une comédie, mais l'étonnante tragédie va suivre.
L'amant se rompt une veine par un effort. Les chirurgiens lui disent qu'il n'y a point de remède : sa maîtresse lui donne un rendez-vous avec deux pistolets et deux poignards afin que si les pistolets manquent leur coup, les deux poignards servent à leur percer le cœur en même temps.
Ils s'embrassent pour la dernière fois ; les détentes des pistolets étaient attachées à des rubans de couleur rose ; l'amant tient le ruban du pistolet de sa maîtresse ; elle tient le ruban du pistolet de son amant. Tous deux tirent à un signal donné, tous deux tombent au même instant.
La ville entière de Lyon en est témoin. Arrie et Petrus*, vous en aviez donné l'exemple ; mais vous étiez condamnés par un tyran et l'amour seul a immolé ces deux victimes.

On leur a fait cette épitaphe :

A votre sang mêlons nos pleurs
Attendrissons-nous d'âge en âge
Sur vos amours et vos malheurs
mais admirons votre courage".

* personnages d'une tragédie de 1702 de Marie-Anne Barbier

En 1792, l'académicien Louis de Fontanès y alla également de son poème :

"Thérèse et Faldoni ! Vivez dans la mémoire
Les vers doivent aussi consacrer votre histoire.
Héloïse, Abélard, ces illustres époux,
Furent-ils plus touchants, aimaient-ils mieux que vous ?
Comme eux, l'amour en deuil à jamais vous regrette
Qu'il console votre ombre et vous donne un poète !".

L'histoire inspira par la suite des œuvres plus importantes : un drame en 5 actes de Pascal de Lagouthe, un ouvrage en 3 volumes de Nicolas-Germain Léonard ("Lettres de deux amants habitants de Lyon contenant l'histoire tragique de Thérèse et Faldoni"), un mélodrame en 3 actes de Jean-Baptiste Augustin Hapdé ("Thérèse et Faldoni ou le délire de l'amour")...

Sources :

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